« l’épargne doit permettre aux futurs retraités de faire face à leurs besoins de prise en charge, notamment en cas de dépendance »
- Cercle des Épargnants

- 9 juil.
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Interview Sophie Boissard, Directrice Générale de Clariane :

Le cabinet Astérès vient de publier, pour le compte de Clariane une étude chiffrant l’impact du vieillissement sur l’avenir de notre système de santé. Pourquoi ce thème est-il essentiel selon vous ?
En matière de prospective, rares sont les indicateurs offrant autant de certitudes que la démographie. S’il est toujours aléatoire de prédire les courbes de PIB, de taux d’intérêt ou de chômage par exemple, le nombre d’habitants – et plus encore leur répartition par âge – se prête à des projections d’une fiabilité certaine. Or, si le vieillissement de la population est aujourd’hui une donnée acquise, ses conséquences concrètes, elles, demeurent étonnamment peu étudiées. Un domaine, en particulier, reste peu exploré : celui des effets du vieillissement démographique sur notre système de santé. Voilà pourquoi nous avons souhaité aller plus loin.
Quels sont les principaux résultats de cette étude ?
Elle rappelle d’abord deux postulats de base. En premier lieu, avec 12,1 % de son PIB dédié à la santé, selon l’OCDE, la France figure déjà au 3ème rang mondial pour les dépenses de santé. Deuxième constat, les projections démographiques sans appel. Si la population française devrait peu augmenter d’ici à 2050, sa structure, elle, va profondément se modifier. Selon l’Insee, les moins de 20 ans représenteront 21,5 % de la population à cette date, contre 23,5 % en 2023. À l’inverse, les plus de 65 ans passeront de 21,2 % à 27,3 %, et les 80 ans et plus doubleront quasiment, passant de 6 % à plus de 11 %. A structure de prise en charge et comportements inchangés, ceci se traduirait mécaniquement par une hausse significative des dépenses. En 2023, celles-ci s’élevaient à 325 milliards d’euros. En 2030, le seul effet mécanique de la déformation de la structure d’âge engendrerait une augmentation de 4,8%, soit 16 milliards d’euros supplémentaires. En 2040, la hausse atteindrait 10% (32 milliards), puis 13% en 2050 (41 milliards).
Y a-t-il des variations importantes selon le type de dépenses ?
Oui. Certaines catégories de dépenses, plus sensibles à l’âge, connaîtront des évolutions plus significatives que d’autres. C’est le cas des dépenses hospitalières, qui augmenteraient de 6% dès 2030, 13 % en 2040, et jusqu’à 16 % à l’horizon 2050, ce qui reflète la part particulièrement importante des patients de plus de 75 ans parmi les patients pris en charge à l’hôpital, soit près de 40% des journées d’hospitalisation aujourd’hui. Bien sûr, s’y ajoute la problématique spécifique de la prise en charge de la dépendance : selon l’IGAS, le nombre de personnes âgées en situation de perte d’autonomie pourrait passer de 2,7 millions en 2020 à près de 4 millions de personnes en 2050.
Comment faire face à cette hausse des dépenses prévisibles ?
Il faut agir sur les deux dimensions. Le contenu des politiques de soins d’une part, le financement des dépenses de santé de l’autre. S’agissant des politiques de soins, tout d’abord, il est démontré que des actions ciblées et systématiques de prévention et de repérage des premiers signes de fragilités liées à l’âge ou au mode de vie permettent de faire reculer l’âge moyen auquel surviennent les problèmes de santé sérieux . Il faut donc plus que jamais mettre l’accent sur les campagnes de dépistage ciblées ou sur le programme ICOPE qui peuvent être pratiquées par les structures de proximité. De même, tout ce qui peut être fait pour améliorer le suivi des patients chroniques fragiles et éviter le passage par les urgences va dans le bon sens. Selon certaines études, 10% des journées d’hospitalisation pourraient ou devraient être évitées, ce qui est énorme. Tout ceci peut permettre de limiter l’augmentation des dépenses de santé malgré le vieillissement de la population. Mais en effet il faut aussi anticiper une augmentation du poids des dépenses de santé, de l’ordre de 1 à 1,5% du PIB à horizon 2030 selon les estimations de l’OCDE. Pour cela, il faudra mettre à contribution les actifs, ce qui passe notamment, comme on le sait, par une augmentation de la durée de travail et du taux d’emploi. Je rappelle que selon un récent rapport de Rexecode, les salariés à temps complet en France travaillent 1 673 heures par an, soit moins que dans tous les autres pays européens (exceptés la Finlande et la Suède). L’écart est d’environ trois semaines de travail avec l’Allemagne (1 790 heures), qui est dans la moyenne européenne. Par ailleurs, la France affiche un taux d’emploi plus faible que la moyenne de l’Union européenne (68 % contre 70 %). L’écart est particulièrement important avec les pays du Nord de l’Europe, comme l’Allemagne (77 %), les Pays-Bas (82 %), ou les pays nordiques. Et le recours à la prévoyance individuelle et collective sera également indispensable.
L’épargne jouera donc un rôle crucial...
En effet, l’épargne doit permettre aux futurs retraités de préparer la dernière partie de leur vie, et de faire face à leurs besoins de prise en charge, notamment en cas de dépendance. Aujourd’hui, si le reste à charge à domicile est relativement faible (de l’ordre de 47 euros par mois après déduction du crédit d’impôt et de l’APA, ce qui concerne près de 800 000 personnes), le reste à charge est de près de 2 000 euros par mois en moyenne pour les résidents en maison de retraite médicalisée. Et l’épargne joue aussi un rôle clef pour le développement de l’offre de prise en charge : mobiliser l’épargne longue et des financements de long terme est essentiel pour pouvoir construire des infrastructures de santé et de soins. Pour répondre à ces besoins, le secteur privé joue et continuera de jouer un rôle très significatif : au cours des 25 dernières années, les investissements portés par des opérateurs privés ont permis de couvrir 40% de l’équipement en nouveaux lits de maisons de retraite en France (portant la part du secteur privé de 17 % en 1996 à 23 % en 2023), et ce, dans tous les territoires. Les établissements privés sont également présents sur tous les territoires, il ne faut pas l’oublier.
Certains élus s’opposent cependant au privé, en dénonçant une financiarisation de la santé.
Il est important de bien poser les termes du débat. Dans l’esprit de ses contempteurs, la mobilisation de capitaux privés dans les activités de santé serait synonyme de qualité de soins dégradée, voire de limitation de l’accès aux soins aux patients les plus solvables ou les moins complexes, et de marges indues au détriment de l’assurance maladie. Pourtant, dès lors que les autorités publiques définissent des règles du jeu claires et se donnent les moyens de les contrôler, l’intervention d’acteurs privés dans les activités de santé constitue au contraire un facteur d’innovation et d’efficience qui bénéficie à la fois aux patients et aux finances de l’assurance maladie : que l’on songe par exemple au secteur de la biologie médicale qui s’est fortement concentré et automatisé au cours de la dernière décennie, tout en préservant le tissu dense des laboratoires. De façon générale, dans un environnement où la maîtrise des systèmes d’information, et de la robotique vont devenir clé et où la contrainte de financement est bien réelle, il est important de pouvoir s’appuyer sur des acteurs qui disposent de la taille critique pour mobiliser des ressources rares ou coûteuses (systèmes d’information, plateaux techniques, ressources humaines). Il faut donc cesser d’opposer public et privé car le second ne gêne pas le premier. Bien au contraire : dans la santé aussi, les exemples de partenariats public-privé dans la santé sont nombreux et souvent réussis.




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