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« La priorité doit être de développer un véritable pilier complémentaire de retraite par capitalisation»

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Cercle des Épargnants
il y a 9 minutes
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Portrait de Brice Tinturier
Elina Berrebi

Elina Berrebi, Associée co-fondatrice de Revaia


Une dose supplémentaire de capitalisation pourrait-elle contribuer à financer les retraites tout en apportant des ressources aux entreprises innovantes ? À quelles conditions ces deux objectifs peuvent-ils se rejoindre ?


Oui, et c’est un débat que nous devons aborder avec ambition. Développer une retraite par capitalisation complémentaire, c’est permettre aux Européens de se constituer un patrimoine tout en finançant une partie de leur économie future.


L’exemple suédois est particulièrement intéressant : son système de retraite par capitalisation a permis de constituer des investisseurs institutionnels puissants, capables d’accompagner les entreprises innovantes sur le long terme. Ce n’est évidemment pas la seule explication, mais elle fait partie des conditions qui ont permis à la Suède de faire naître un champion mondial comme Spotify. Nous pouvons nous en inspirer.


Dans un portefeuille diversifié, une allocation mesurée à l’innovation contribue à la recherche de performance à long terme. Avec une gestion professionnelle et un risque adapté, nous pouvons rapprocher deux ambitions : préparer les retraites et financer les entreprises de demain.


L’épargne retraite semble adaptée à des investissements qui prennent plusieurs années pour porter leurs fruits. Comment concilier cet horizon avec la protection des épargnants et la disponibilité de leur argent à la retraite ?


Le temps long est un avantage économique. Il permet d’accompagner une entreprise pendant les années où elle développe ses produits, conquiert ses clients et construit sa rentabilité.


C’est précisément le métier des assureurs, des fonds de pension et des gestionnaires d’épargne retraite : organiser les investissements en fonction des engagements pris envers les épargnants. Ils savent combiner des actifs liquides et des placements plus longs, diversifier les millésimes et anticiper les besoins de versement.


Le risque et la liquidité doivent être maîtrisés à l’échelle du portefeuille, avec une exposition adaptée à l’approche de la retraite. Bien organisé, cet horizon offre une capacité d’investissement précieuse. L’innovation a besoin de patience ; l’épargne retraite peut lui en apporter.


Qu’attendez-vous des assureurs, des fonds de pension et des gestionnaires d’épargne retraite pour financer davantage la croissance européenne ? Quels freins faudrait-il lever en priorité ?


Les grands investisseurs ont déjà démontré leur capacité à faire bouger les lignes. L’initiative Tibi en est une illustration : leur mobilisation a renforcé les capacités de financement de la technologie française et européenne. Il faut amplifier cette dynamique. Les grands investisseurs peuvent soutenir des fonds plus importants, accompagner plusieurs générations d’entreprises et structurer une véritable capacité européenne d’investissement.


Pour cela, donnons-leur de la visibilité : des règles stables, un cadre prudentiel qui leur donne les marges de manœuvre nécessaires pour investir dans l’économie réelle et l’innovation, un enjeu crucial en France et en Europe. Nous, sociétés de gestion, avons aussi notre responsabilité : sélectionner, accompagner et générer de la performance. Une relation solide entre investisseurs et gérants se construit sur des résultats.


Peut-on proposer aux épargnants de contribuer à l’autonomie technologique européenne tout en restant exigeant sur le rendement ?


Nous constatons tous les jours sur le terrain une très forte envie des épargnants de contribuer à la souveraineté technologique. Il s’agit d’une nécessité économique et donc une perspective de rendement intéressante, mais cela rejoint aussi un besoin de sens. L’Europe dispose de solutions performantes dans la cybersécurité, le logiciel industriel, l’intelligence artificielle ou la transition énergétique. Nous avons des entreprises capables de répondre à ces besoins et de conquérir des marchés mondiaux.


Notre métier d’investisseur est d’identifier celles qui disposent d’un avantage durable : une technologie différenciante, des clients, une équipe solide et une trajectoire économique crédible. L’écosystème français et européen de financement s’est considérablement renforcé ces dernières années et les performances sont supérieures aux fonds américains, comme le démontrent les études d’Invest Europe. Le profil de risque rendement de ces fonds varie du capital risque, au LBO en passant par le growth, mais l’offre est aujourd’hui suffisamment diversifiée pour répondre aux exigences de performance des institutionnels et des épargnants.


Quel est, selon vous, le principal obstacle au financement de l’innovation européenne : le manque de capitaux, leur orientation ou la difficulté à faire grandir les entreprises ?


L’Europe a l’épargne, les talents et les entreprises. Elle doit maintenant se donner la puissance financière qui va avec. Nous avons construit un écosystème capable de faire émerger des entreprises remarquables. Chez Revaia, nous accompagnons des entrepreneurs qui ont les moyens de devenir des leaders mondiaux. Leur passage à l’échelle exige des investisseurs capables de financer leur développement international, leurs acquisitions et leur avance technologique. Les grands investisseurs institutionnels, assureurs, mutuelles, gestionnaires d’épargne retraite, sont essentiels à cette ambition, en tant que Limited Partners des fonds d’investissement. Ils apportent du capital, mais aussi une capacité de sélection, une exigence de gouvernance et un horizon long. Or, trop souvent ces investisseurs viennent de New York ou de la Silicon Valley. L’enjeu est donc de permettre aux investisseurs européens de produire et de tirer parti de la croissance européenne. Nous avons une formidable réserve de création de valeur : donnons-nous les moyens d’en faire bénéficier nos épargnants.


Comment permettre aux épargnants européens de bénéficier davantage de la réussite des entreprises financées ? Quel rôle jouent les introductions en Bourse et les acquisitions ?

Il faut construire une chaîne de financement complète, depuis les premiers investissements jusqu’à la Bourse. Les grands investisseurs institutionnels en sont des acteurs structurants : ils peuvent accompagner les fonds privés comme les entreprises cotées. Selon le rapport Draghi, les actifs des fonds de pension représentent 32 % du PIB dans l’Union européenne, contre 142 % aux États-Unis et 100 % au Royaume-Uni. Là où la capitalisation est développée, dans les pays nordiques ou aux Pays-Bas, les marchés actions sont plus profonds et les introductions en Bourse plus nombreuses.


Les sorties sont l’autre maillon décisif : introductions en Bourse, acquisitions industrielles ou cessions à d’autres investisseurs. C’est à ce moment que la valeur revient aux épargnants. Des marchés européens plus profonds et plus liquides multiplieraient ces possibilités et donneraient à nos champions une bonne raison de rester cotés chez nous.


C’est tout l’enjeu de l’Union de l’épargne et des investissements, qui doit être un plan stratégique de financement de notre autonomie, bien au-delà d’un chantier technique sur l’architecture des marchés. Une entreprise doit pouvoir trouver en Europe les financements nécessaires à chaque étape de sa croissance, et les capitaux restitués aux investisseurs doivent pouvoir financer ensuite une nouvelle génération d’entrepreneurs. Faute de quoi l’Europe continuera d’inventer, d’autres continueront de faire grandir ses entreprises, et nous rachèterons notre propre avenir au prix fort.


Comment ouvrir davantage l’investissement dans les entreprises non cotées aux épargnants individuels ? Quelles exigences doivent accompagner cette ouverture ?


L’innovation européenne doit devenir une possibilité d’investissement accessible à davantage d’épargnants. Nous comptons plusieurs centaines de clients privés dans les fonds que nous gérons chez Revaia et tous nous témoignent de leur intérêt pour investir dans l’économie réelle et financer à travers cela l’avenir de notre pays. L’assurance-vie, l’épargne retraite, les unités de compte sont des canaux naturels, grâce à la capacité des assureurs et des gestionnaires à sélectionner les fonds, orchestrer la liquidité et à construire des allocations diversifiées. Ces canaux sont très exigeants pour les gestionnaires de fonds de petite ou moyenne taille, car ils nécessitent un reporting adapté, une capacité à générer de la liquidité régulièrement et un certain nombre de contraintes réglementaires supplémentaires. Beaucoup de ces gérants, comme nous, sont capables de répondre à ces exigences. Il est important que les assureurs et autres gestionnaires institutionnels d’épargne conservent l’agilité d’offrir les fonds venant de plus petits gérants spécialisés, à l’heure où les grandes plateformes notamment non européennes agrègent de plus en plus d’actifs au détriment du besoin de diversification des épargnants. 

 

Si vous pouviez changer une seule règle pour mieux relier l’épargne des Français, la préparation de leur retraite et le financement de l’innovation, laquelle choisiriez-vous ?

Ma priorité serait de développer un véritable pilier complémentaire de retraite par capitalisation, largement accessible et géré par des professionnels, avec une place adaptée pour le financement des entreprises européennes. Nous créerions ainsi une capacité durable d’investissement, tout en permettant à davantage de ménages de participer à leur réussite. A plus long terme et à grande échelle, cela libèrera des marges de manœuvre budgétaires significatives pour le budget de la France, une dynamique qu’il devient absolument crucial d’enclencher.


Le projet de 28e régime, « EU Inc. », est l’autre pièce essentielle : un cadre européen optionnel pour simplifier la vie des entreprises et leurs opérations transfrontalières. Pour un investisseur, moins de complexité juridique signifie aussi moins de coûts et davantage de lisibilité.


Ces réformes se renforcent mutuellement : l’épargne retraite apporte du capital patient, des marchés plus profonds facilitent son investissement et le 28e régime aide les entreprises à grandir à l’échelle européenne.

L’ambition est simple : que l’Europe soit aussi attractive pour financer les champions que pour les faire naître.

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