« Le plus inquiétant n’est pas tant la manière dont les Français épargnent mais ce qui est fait de cet argent. »


Simon-Pierre Sengayrac, co directeur de l’observatoire de l’économie de la Fondation Jean Jaurès, auteur de Pour une révolution budgétaire - Rebâtir un Etat émancipateur, Editions de l’Aube - Collection La Boite à Outils, sortie le 2 octobre 2026.
Qu'est-ce qui vous surprend ou vous alarme le plus sur la façon dont les Français épargnent aujourd'hui ?
Le plus inquiétant n’est pas tant la manière dont les Français épargnent mais ce qui est fait de cet argent. L’eurodéputée Aurore Lalucq a récemment rédigé un rapport qui montre que l’épargne des Européens finance l’économie américaine à hauteur de 300 milliards d’euros par an.
Alors que nous manquons d’argent ici pour financer nos entreprises, nos infrastructures, et nos besoins d’avenir (transition écologique, innovation, santé, défense), il serait utile de rapatrier cette manne et de la mettre au service des économies européennes.
Vous montrez que les niches fiscales sur l'épargne profitent d'abord aux ménages aisés, alors qu'elles sont souvent défendues au nom de « l'épargne populaire ». Pourquoi ce hiatus et comment y remédier ?
Il y a un double effet de sélection. D’abord, pour bénéficier d’un avantage fiscal sur l’épargne, encore faut-il pouvoir épargner : 30% des ménages, notamment les plus modestes, en sont de fait exclus. Ensuite, les dispositifs fiscaux sont d’autant plus avantageux que le taux d’imposition de l’épargnant est élevé.
L’un des critères de bonne gestion des fonds publics est d’éviter les effets d’aubaine. Or, les ménages aisés disposent d’une propension à épargner, qu’il existe ou non des incitations fiscales. C’est pourquoi, il est préférable de remplacer les crédits d’impôts par des abattements forfaitaires, pour en plafonner le bénéfice pour l’épargnant, et donc le coût pour la puissance publique.
Pourquoi avoir choisi, parmi vos propositions, de transformer spécifiquement le LDDS (Livret développement durable et solidaire) en outil de financement de la transition écologique plutôt que de créer un nouveau produit d'épargne dédié ?
D’un point de vue technique, les livrets concentrent plusieurs atouts pour le financement de la transition écologique. 1) Leur popularité confère une liquidité abondante : l’encours du LDDS est de 165 milliards d’euros et les besoins de financement de la transition sont de l’ordre de 100 milliards d’euros par an. 2) Leur rendement encadré, fixé sur l’inflation, permet de financer des projets à la rentabilité incertaine ou de long terme, par exemple la rénovation de bâtiments ou les politiques d’adaptation. 3) Une partie de cette somme est gérée par la Caisse des Dépôts qui dispose déjà d’une politique de financement de la transition, bien que celle-ci pourrait être renforcée.
Mais surtout, il est étonnant qu’un livret dédié au « développement durable » ne serve pas principalement au financement de la transition écologique. Les obligations d’emploi des encours non centralisés (conservés par les banques) sont seulement de 10% de projets contribuant à la transition énergétique et 5% pour l’économie sociale et solidaire. Plutôt que de créer un nouvel outil, il serait plus simple de relever ces seuils et d’accroitre la transparence sur l’utilisation des fonds. Aujourd’hui, ces ressources permettent surtout aux banques de gonfler leurs ratios de solvabilité, et leur fongibilité dans les bilans des banques rend leur utilisation réelle difficile à retracer.
L’idée est donc moins de créer un énième produit “vert” que de mettre en cohérence le nom du produit, ses avantages pour l’épargnant, avec son utilisation. Les encours centralisés pourraient financer davantage la rénovation des bâtiments, les transports collectifs ou l’adaptation au changement climatique, tandis que les obligations imposées aux banques sur la partie non centralisée seraient significativement renforcées.
Vous proposez de lier les avantages fiscaux de l'assurance-vie à un investissement minimal dans des actifs verts ou des PME. Pourquoi la conditionnalité vous semble-t-elle plus efficace que les incitations volontaires actuelles, qui existent déjà mais restent peu suivies ?
Vingt ans d’incitations ont montré leurs limites. On a multiplié les fonds verts et les labels sans véritablement modifier l’allocation de l’épargne : en 2022, moins de 4,5% des placements des assureurs finançaient directement ou indirectement les PME et ETI.
En conséquence, il est utile d’aller plus loin dans la réorientation de l’épargne pour l’aligner avec les besoins de l’économie et de la société française. Il ne s’agit pas d’imposer l’ensemble des placements, mais de conditionner la fiscalité avantageuse de l’assurance-vie à une part minimale d'investissements verts ou dans les PME. Un seuil de 5% permettrait d’orienter environ 7 milliards d’euros par an.
Un rapport publié par Aurélie Jean et Isabelle Le Bot pour la Fondation Jean Jaurès propose de faire de l'éducation financière une priorité dès le primaire plutôt que de cibler d'abord les adultes ou les jeunes actifs, qui sont déjà confrontés à des décisions d'épargne concrètes. Pourquoi ?
Aurélie Jean et Isabelle Le Bot n’opposent pas l’éducation financière des enfants et celle des adultes. Ce qu’elles proposent est de commencer la sensibilisation financière tôt car le numérique expose les jeunes, parfois très jeunes, à des risques financiers : paris en ligne, cryptomonnaies, tokens payants dans les jeux vidéos, etc.
Elles déplorent un manque d’éducation financière général dans la population française et proposent d’en faire une grande cause nationale avec des programmes adaptés aux différents âges, pour favoriser l’inclusion financière et renforcer la résilience économique des ménages.
Vos derniers travaux abordent l'épargne sous un angle différent — redistribution pour l'un, inclusion pour l'autre. Est-ce que ces deux logiques se rejoignent quelque part, ou répondent-elles à deux problèmes fondamentalement distincts ?
Les logiques se rejoignent dans la volonté d’offrir aux classes populaires la possibilité d’épargner. Pour cela il faut 1) en avoir la capacité financière, ce qui passe par des politiques de redistribution, et 2) avoir des bases sur la gestion financière et le fonctionnement du système bancaire et financier.
La politique de redistribution n’a pas vocation première à offrir une capacité d’épargne aux plus modestes, elle sert avant tout à leur permettre de répondre à leurs besoins essentiels. Toutefois, il y a un enjeu démocratique à ne pas réserver les questions financières aux seules personnes qui disposent d’une capacité d’épargne. Car ceux qui subissent le plus durement les effets de la financiarisation de l’économie sont précisément ceux qui n’ont ni épargne ni patrimoine pour s’en protéger.
Si vous étiez demain au pouvoir quelles seraient les trois premières mesures que vous prendriez en matière d'épargne ?
1. Mieux utiliser l’épargne réglementée pour financer l’investissement dans l’économie et la transition. 40% de l’encours des livrets restent au bilan des banques : cela représente plus de 240 milliards d’euros dont on pourrait mieux conditionner l’utilisation pour financer les PME et la transition écologique. En particulier, le livret de « développement durable » devrait en priorité financer le développement durable.
2. Plafonner les frais sur l’épargne retraite. Le CCSF estimait à 2,75 % par an en moyenne le cumul des frais de gestion sur un PER, avec des niveaux pouvant atteindre 4,8 %. Avec un rendement moyen de 5% et une durée d'investissement de 30-40 ans, c'est une somme considérable qui est captée par le système financier sur l'épargne des Français. L’avantage fiscal du PER doit profiter à l’épargnant, pas être absorbé par les frais des intermédiaires. Le succès des ETF montre d’ailleurs que les épargnants cherchent à réduire le coût de l’intermédiation sur des placements au niveau de risque équivalent.
3. Conditionner les avantages fiscaux à l’utilité économique de l’épargne. Une fraction minimale de l’assurance-vie et de l’épargne retraite devrait financer les PME et les projets de transition. Avec un seuil de seulement 5 % sur les nouveaux versements d’assurance-vie, on pourrait orienter environ 7 milliards d’euros supplémentaires chaque année. L’argent public consacré à l’épargne doit avoir une contrepartie d’intérêt général.




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