« La crise énergétique iranienne augmente le risque d’une crise de la dette publique en France »
- Cercle des Épargnants
- il y a 2 jours
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Quelle est la situation du marché pétrolier, aujourd’hui, en plein conflit au Moyen-Orient ?
Avant le début du conflit fin février 2026, le marché mondial du pétrole était largement excédentaire. La « spare capacity »[1] atteignait environ 4 millions de barils par jour (MB/j), et le surplus d’offre mondiale effective était de l’ordre de 1Mb/j, ce qui explique un niveau élevé des stocks mondiaux de pétrole début 2026.
Que changent les frappes en Iran ?
La crise a déclenché un quasi-arrêt des flux commerciaux qui transitaient par le détroit d'Ormuz. Elle implique pour le marché mondial du pétrole une baisse des approvisionnements de l'ordre de 20Mb/j, soit environ 20% de la production mondiale. En ce qui concerne le seul pétrole brut, 15Mb/j transitaient par Ormuz avant le conflit, dont l’essentiel était transporté vers l’Asie (Chine 5Mb/j, Inde 2Mb/j, Japon et Corée env. 1,5Mb/j chacun). Les exportations de pétrole brut vers l’Europe via Ormuz étaient très limitées, environ 0,6Mb/j soit 4% des flux.
La rupture des approvisionnement pétroliers via Ormuz a une double influence sur l'économie européenne. En premier lieu, parmi les 5Mb/j de produits distillés qui transitaient avant le conflit, l’Europe est relativement plus dépendante pour le diesel et le carburéacteur. La crise actuelle va donc avoir des effets assez rapides sur le prix du carburant à la pompe pour les automobilistes au diesel, et sur le prix des billets d’avion. En second lieu, les producteurs arabes du Golfe ont abaissé leur production de plus de 10Mb/j car les tankers ne peuvent plus arriver dans les ports ni sortir du Golfe. La baisse de production mondiale de pétrole et le maintien de la demande expliquent une explosion du prix du pétrole – qui pourrait être en partie réversible en cas de réouverture du détroit d’Ormuz.
Il n’existe aucune solution ?
L’éventualité d’un blocage du détroit avait été anticipé depuis longtemps par l’Arabie et les Emirats Arabes Unis qui ont construit des pipelines permettant de contourner ce goulet d’étranglement. L’Arabie a re-routé environ 4Mb/j début mars vers son port de Yanbu[2], et les Emirats 1Mb/j vers son port de Fujairah qui donne sur le Golfe d’Oman. Environ 5Mb/j ont ainsi pu être ré-orientés, amortissant une partie du choc sur les approvisionnements mondiaux.
Quelles sont les autres conséquences sur les matières premières ?
Le Détroit d’Ormuz est aussi une voie très importante de transit du GNL, avec environ 112 milliards de mètres cubes transportés en 2025 – soit approximativement l’équivalent du gaz russe livré à l’Europe par gazoducs avant le conflit ukrainien. 90% du GNL transitant par Ormuz était destiné à l’Asie. En particulier, la Chine mène depuis le début de la décennie une politique de bascule de son économie du charbon vers le GNL. Elle est devenue dès 2020 le premier acheteur mondial de GNL. Quant à l’Europe, la crise russo-ukrainienne l'a amenée - avec succès - à limiter voire quasi supprimer ses importations de gaz russe et à s'approvisionner directement sur le marché mondial du GNL. Chine et Europe sont donc directement concurrents sur le marché mondial du GNL, ce qui pousse aujourd’hui les prix à la hausse (cf. infra). Pour mémoire, l'importance des projets de production de GNL qui vont arriver sur le marché d'ici 2030 signale, au-delà des accidents géopolitiques, une tendance plutôt à la surcapacité du marché du gaz à moyen terme. La tension actuelle sur le marché du gaz dans le monde est aussi attisée par l'arrêt du site de Ras Laffan au Qatar, l’un des plus gros sites gaziers au monde.
Au-delà des hydrocarbures, le détroit d’Ormuz est aussi un lieu de passage de près de 10% de la production d’aluminium dans le monde car de nombreux smelters ont été construits au Bahrein, au Qatar et en Arabie (en lien avec une électricité peu chère fabriquée à partir de gaz abondant). Depuis le début des hostilités, le prix de l'aluminium a augmenté de l'ordre de 10%.
La désulfuration des hydrocarbures explique aussi que la moitié de la consommation de soufre dans le monde transitait par Ormuz. Le soufre permet la fabrication d’acide sulfurique, employé notamment dans le raffinage du cuivre, du nickel et du zinc. La crise iranienne introduit donc un élément de renchérissement du prix des métaux, qui à ce stade ne devrait pas être massif.
Quelles sont les conséquences économiques ?
L’ampleur des effets économiques de la crise iranienne sera naturellement étroitement liée à la durée de la crise et du blocage du détroit d'Ormuz, et à l'ampleur des dégâts causés aux infrastructures énergétiques par les bombardements iraniens.
Le 19 mars, la Banque centrale européenne a relevé sa prévision d’inflation moyenne de la zone euro en 2026 de +1,9 % (scénario de décembre 2025) à +2,6 %. Elle a abaissé sa prévision de croissance du PIB de 1,2% à 0,9%. Un scénario « adverse » prévoit un pic d’inflation à 3,5 % cette année, suivie d’une rechute rapide, à 2,1 % l’an prochain. Dans le scénario très sévère, le pic d’inflation ne serait atteint qu’en 2027, à 4,8 %. Les marchés financiers anticipent une hausse des taux directeurs de 0,7% d’ici fin 2026.
De façon inattendue, la crise a amené la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, à déclarer que la négligence passée pour le nucléaire avait été « une erreur stratégique » car limitant l'indépendance énergétique de l'Europe.
Enfin, la crise énergétique iranienne fragilise une nouvelle fois les finances publiques françaises, déjà très dégradées, et d’augmenter le risque d’une crise de la dette publique. Les crises de dettes souveraines ne sont désormais ni essentiellement extra-européennes, ni rares. En novembre 2022, une politique budgétaire jugée non soutenable par les marchés a déclenché une envolée des taux longs britanniques et une démission rapide de la Première Ministre Liz Truss. Si aucune crise de la dette publique n’est observable aujourd’hui en France, il convient de remarquer que les conditions se mettent en place. Un déclenchement de ce type de crise est difficile à prévoir exactement, mais il est certain que les enchaînements peuvent être rapides et seraient très coûteuses, y compris pour les entreprises. Les marchés financiers scrutent aujourd’hui la France et toute nouvelle orientation budgétaire perçue comme « relâchée ».
[1] i.e., marge de production supplémentaire possible.
[2] Le 19 mars, un drone iranien a bombardé le port de Yanbu, désorganisant son fonctionnement.
