L’Astuce

« On ne mesure pas assez l’ampleur du Krach obligataire subi en 2022 »

par | Déc 1, 2022 | Actualités, Entretiens

Entretien avec Denis Ferrand, directeur général de Rexecode

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Comment analysez-vous le comportement d’épargne des français dans le contexte actuel ?
Face à l’inflation, les français ont très clairement adopté un comportement « Pigouvien » du nom de l’économiste Arthur Pigou aussi appelé « effet d’encaisse réelle ». Cela consiste à protéger son pouvoir d’achat futur en épargnant davantage à court terme. Comme on anticipe que son pouvoir d’achat va s’éroder sous l’effet de la hausse des prix, on met de côté pour maintenir ses capacités à consommer dans la durée. L’autre facteur qui joue vient également de l’inquiétude récurrente sur le financement du système des retraites. A l’inverse, nous ne sommes pas totalement dans un phénomène d’épargne de précaution car à ce stade il n’y a pas d’inquiétude sur le chômage. Autrement dit le taux d’épargne devrait finir l’année à des niveaux très élevés.
 

Ce phénomène sera-t-il durable ?
Oui, car je pense que l’inflation va s’installer durablement. Nous devons nous habituer à un taux d’inflation compris entre 2% et 5% pendant les prochaines années. Ce phénomène n’a rien à voir avec la guerre en Ukraine. Il est d’abord conjoncturel, au sens où la hausse des prix est liée à la reprise économique post-Covid. Pendant la crise sanitaire, aux Etats-Unis par exemple, le PIB a subi un recul de 4% tandis que le revenu des ménages en pouvoir d’achat bondissait de 7%. Cela crée un effet de forte demande sur une offre qui ne peut pas suivre, demande qui plus est attisée par la relance budgétaire et une forte création monétaire. A cela s’ajoutent des facteurs structurels et durables propices à la hausse des prix, comme le vieillissement, la question de la souveraineté avec la réorganisation des achats des entreprises dans des zones plus proches, souvent plus chères. Sans oublier la transition énergétique.
 
Les prévisions de conjoncture future dépendent aussi en grande partie de la situation des entreprises. Comment ces dernières vont-elles résister à la flambée des prix de l’énergie ?
Il existe une très forte hétérogénéité en la matière. Schématiquement, certaines entreprises bénéficient de la hausse du prix de l’énergie et des tensions sur les chaînes d’approvisionnement qu’elles peuvent reporter sur leurs clients. 

D’autres, dans la construction en particulier ou dans l’industrie, subissent de plein fouet ces hausses de prix. Malgré tout, la situation financière des entreprises françaises reste encore relativement saine au plan de la trésorerie : le cash flow disponible s’élève à 28% de l’encours de la dette des entreprises en moyenne c’est du jamais vu ! Cela signifie que les entreprises ont anticipé le choc de prix qui s’annonce.  Cela leur permet de continuer à faire des investissements, voire même de les accélérer dans le domaine des économies d’énergie justement. 


Quelles sont vos prévisions en matière de taux d’intérêt ?
D’abord – et je trouve qu’on ne le mesure pas assez – nous avons connu un véritable krach obligataire. Une hausse de 300 points de base des taux signifie que le prix des obligations a chuté de 20% ce qui est colossal. C’est évidemment moins médiatique qu’un krach boursier mais cela aura un impact important sur l’épargne des ménages placée sur les obligations dont je ne suis pas certain que tout le monde ait encore bien pris conscience. Et ce mouvement devrait se prolonger si l’inflation s’établit durablement à des niveaux élevés. Dans une période normale, les taux sans risque (ou à risque limité) ne sont jamais que la somme de l’inflation et de la croissance du PIB. C’est ce qui se profile à moyen terme.

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