L’Astuce

Jean-Paul Betbèze : «Cette année, le risque majeur pour les épargnants est boursier»

par | Fév 1, 2022 | Non classé

Professeur émérite de l’Université de Paris-Panthéon-Assas
Ancien Chef économiste et Membre du Comité Exécutif de Crédit Agricole SA
Membre du Cercle des économistes

A quoi faut-il s’attendre en matière d’évolution de taux d’intérêts cette année ? 
A des hausses au Royaume-Uni, puis aux États-Unis, pour ce qui concerne les grandes économies de marché puis, autour du premier trimestre 2023, pour la zone euro. En effet, le Royaume-Uni n’a pas vraiment le choix : une inflation à 5,1% pour un taux court à 0,25% et un déficit budgétaire à 14,9% du PIB. Les taux longs s’énervent à 1,2%, sachant que le Quantitative Easing est terminé.
Nous sommes donc au début de la phase de normalisation, que la Banque centrale anglaise va tenter de modérer. C’est la même logique que l’on va trouver aux États-Unis, avec une inflation à 7% et une Fed qui annonce jusqu’à 3 à 4 hausses des taux Fed funds cette année, si l’on en croit les prévisions du Board du FOMC, l’instance dirigeante des taux courts. Mais ceci se déroule avec la même idée de maîtriser le processus de hausse des taux, sous le prétexte que l’inflation est largement temporaire. Cette inflation obéirait à une sorte d’effet ressort, la pandémie ayant conduit à des arrêts d’activité, donc à une épargne forcée (confinement plus inquiétude), tandis que les politiques budgétaires et monétaires soutenaient une bonne part des revenus nominaux. Alors, dès que les confinements se réduisent, la demande « se détend » plus vite que l’offre, ce qui pèse sur les prix et les salaires, les services étant touchés et n’étant évidemment pas stockables.
Dans ce contexte, la Banque centrale européenne attend autant que possible, avec moins d’inflation (5%) et moins de  croissance, mettant en avant sa théorie de l’inflation temporaire et, sans le dire bien sûr, attendant que « les autres » augmentent leurs taux, ce qui ferait monter d’autant la livre et le dollar par rapport à l’euro. Ceci aidera donc la croissance de la zone euro qui en a bien besoin, donc aider à ce que les taux longs montent moins et les bourses montent plus. La BCE joue la montre.

L’inflation pourrait-elle encore accélérer ?
Oui si l’offre ne rebondit pas assez et assez vite, donc que les prix montent devant les tensions des chaînes de production qui peinent à se réduire, les hausses du gaz et du pétrole, face aux inerties de l’Opep et de la Russie, donc aussi et surtout si les salaires montent. La hausse de l’inflation par celle des salaires serait en fait l’échec des messages des grandes banques centrales. Et celui, évidemment des entreprises qui ne pourraient gagner assez vite en compétitivité, et des responsables politiques qui n’arrivent toujours pas à expliquer que les politiques dites « keynésiennes » ne fonctionnent pas en économie ouverte ! Dans ces économies, la hausse des salaires creuse d’abord le déficit commercial.

« Avec la pandémie, on assiste à une progression des prix de l’immobilier dans de nombreuses villes moyennes et à une stagnation à Paris : les épargnants qui ont un portefeuille immobilier peuvent peut-être se réjouir »



On dit que l’inflation est un moyen de spolier les épargnants. Est-ce vraiment le cas ? 
C’est une simplification, au moins, car ceci dépend de quelle inflation on parle, et des comportements des épargnants. Les prix, en France, ont augmenté de 2,8% sur l’année, mais il s’agit là des biens et services consommés. Il n’est pas sûr que ceux qui ont une maison ou un immeuble sur le bassin d’Arcachon se plaignent. Avec la pandémie, on assiste à une progression des prix de l’immobilier dans de nombreuses villes moyennes et à une stagnation à Paris : les épargnants qui ont un portefeuille immobilier peuvent peut-être se réjouir. Enfin, la Bourse de Paris est au-dessus des 7100 et de nombreuses bourses mondiales sont à leurs plus hauts historiques.
Il n’y a donc pas une mais des inflations, notamment celle des biens et services, liée aux salaires et celles des actifs, que détiennent les épargnants. S’ils gèrent bien, ils ne sont pas perdants dans la durée, loin s’en faut, et les politiques monétaires actuelles les aident, notamment en zone euro. Il faut donc cesser d’être obsédé par le livret A, qui est important, précieux même, mais pas essentiel.
En 2020 en France, l’épargne règlementée atteint ainsi 814 milliards d’euros, soit 14% du patrimoine financier des  ménages, dont 429 en livrets  A et LDDS. Le livret A est le produit phare, avec 54 millions de détenteurs pour un encours de 326 milliards, mais concentré : 7% de livrets A de personnes physiques dont l’encours dépasse le plafond réglementaire de 22 950 euros représentent 30% de l’encours et les plus de 65 ans détiennent 34% des encours des livrets A. Le livret A est la forme majeure de l’épargne de précaution, liquide et sans risque, où toutes les opérations sont gratuites et sans impôt, sachant qu’il finance le logement social et des PME. Le livret A est donc en général assez bien rempli et peu mobile : il est une épargne de précaution.

« Une part de l’épargne doit aller à l’Information, à la santé, au vieillissement, à la cybersécurité et à la sécurité tout court »


Quels sont les risques pour les épargnants cette année ? 
Le risque majeur est boursier, si les taux sont vus comme devant monter rapidement (on commence à le voir aux États-Unis), et les risques géopolitiques pèsent aussi : Ukraine, Taïwan notamment. Mais les valeurs de la tech, même chères, sont celles de la révolution technologique en cours, et elles n’ont pas fini leur course, même avec des excès !

Qu’est ce qui a changé fondamentalement dans l’économie « Covid » ?
L’économie Covid vient de montrer la fragilité des chaînes mondiales de valeur, celle aussi des économies de services, l’importance de l’industrie et de l’innovation, plus résiliente, et que nous sommes dans une économie de l’information, avec l’électricité comme énergie motrice dominante. Le Covid a accéléré les mutations et mis en avant ces fragilités par rapport à une vision naïve, non stratégique, des échanges. Il ne s’agit pas de se rendre compte que nous n’avons pas d’industrie de masques ou de principes médicaux actifs, pas de Paracétamol par exemple, mais surtout que nous n’avons pas de lithium et de terres rares, au moment même où nous voulons que nos voitures roulent avec des batteries ! Nous creusons nos propres dépendances, ce qui implique des investissements et des innovations massives, donc beaucoup d’épargne sera indispensable, pour financer la transition énergétique, et verte.

Quel est selon vous le risque économique majeur dont il faut se prémunir cette année si on est épargnant ?
Selon moi les bitcoins et de manière générale les excès développés par tout ce qui tourne autour des NFT et des cryptoactifs. Quand le monde est secoué comme il l’est actuellement, il faut plutôt regarder les entreprises qui réagissent pour s’adapter : nouvelles organisations du travail, nouvelles mobilités, nouveaux systèmes logistiques, nouveaux systèmes de distribution et ceux qui inventent de nouveaux réseaux, de nouvelles intelligences artificielles.

Quelle est à l’inverse la plus belle opportunité que vous voyez pour les épargnants ? 
Les minéraux, les entreprises qui vont dessiner la santé de demain, les productions et services de demain, la ville de demain, avec les engagements qui vont avec : entreprise à projet, écologiquement et socialement responsable notamment. Une part de l’épargne doit aller à l’Information, à la santé, au vieillissement, à la cybersécurité et à la sécurité tout court. Il n’y a pas de recette ou de produit miracle, mais le monde change.

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