L’Astuce

Interview exclusive d’Yves Chevalier, membre du Directoire du Fonds de réserve pour les retraites (FRR)

par | Oct 21, 2019 | Actualités, Entretiens

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Yves Chevalier, membre du Directoire du Fonds de Réserve pour les Retraites depuis 2007, est un ancien élève de l’ENA. Il a d’abord rejoint le corps des magistrats des Chambres régionales des comptes, puis exercé à la direction du budget du ministère de l’économie et des finances. Il a ensuite été nommé chef de services à la Direction Générale de l’Administration et de la Fonction Publique, au sein du Secrétariat Général du Gouvernement. Où il a été notamment en charge des retraites des fonctionnaires (réforme de 2003) et de la modernisation de la gestion des ressources humaines de l’Etat, dans le nouveau contexte budgétaire.

 

Monsieur Chevalier nous reçoit au siège du FRR, logé à la Caisse des Dépôts et Consignations.

Le Cercle des Epargnants (Jean-François Estienne)
Votre organisme a été créé en 2001 par le gouvernement Jospin pour anticiper un possible futur besoin de financement des régimes publics de retraite. Comment pouvez-vous, en quelques mots, mesurer le bilan de l’action de votre institution au regard de l’objectif qui lui a été assigné à sa création ?

Yves Chevalier, membre du Directoire du Fonds de réserve pour les retraites (FRR) « L’objectif de la création du FRR en 2001, à l’issue du rapport Charpin (1) était de constituer un fonds de €150 Mds à l’horizon 2020 pour faire alors face au choc des retraités issus des générations du « baby-boom ». De quoi s’agit-il, en effet, quand on évoque la répartition ? Les cotisations que versent les actifs ne servent pas seulement à acquérir des droits futurs à la retraite mais, d’abord et avant tout, à payer les pensions des retraités, l’année même où elles sont acquittées. Il s’agissait donc de soulager l’effort des actifs des années 2020 et suivantes en créant un fonds de lissage inter générationnel afin de faire vivre le principe de solidarité entre les générations dans un contexte de baisse constante du ratio actifs/retraités. L’idée était à l’époque de constituer des réserves dans une situation relativement favorable (la CNAV (2), par exemple, a enregistré des excédents, jusqu’en 2005) et en y affectant des recettes fiscales. Le montant de ces recettes était de2 Mds par an en moyenne. En 2010, avec la réforme des retraites voulue par le président Sarkozy, il a été décidé que le FRR ne recevrait plus de recettes, celles-ci étant réorientées vers la CADES (3) et le FSV (4). En outre, il devrait verser €2,1 Mds l’an à la CADES jusqu’en 2024. Malgré ce bouleversement, la création du FRR a permis de disposer d’un investisseur de long terme à la fois professionnel, responsable, performant et peu coûteux.
Professionnel car disposant d’une gouvernance qui associe toutes les parties prenantes du monde de la retraite. Sur les 20 membres du Conseil de surveillance (5), 10 représentent les partenaires sociaux (5 membres pour les syndicats des salariés et 5 pour les employeurs) aux côtés de 4 parlementaires (2 députés, 2 sénateurs), 4 représentants de l’Etat et 2 personnalités qualifiées. L’une de ces dernières étant Président du Conseil de surveillance. Ce spectre complet des parties prenantes du financement des retraites participe de notre professionnalisme. Nos équipes de gestion sont également très professionnelles. Le FRR ne gère pas directement ses actifs, mais sélectionne des gérants par appels d’offres et nous concevons des allocations d’actifs diversifiées. Les compétences de nos équipes sont reconnues internationalement par de nombreuses distinctions.
Membre fondateur des principes de l’investissement responsable (PRI) de l’ONU, le FRR a mis en place dès 2005 des politiques de droits de vote et nous pratiquons l’engagement actionnarial auprès des entreprises. Cela s’effectue principalement à travers les sociétés auxquelles nous avons délégué la gestion, à qui nous demandons de nous rendre compte à ce sujet. Nous intégrons dans notre gestion des critères ESG (6). Par exemple nous n’investissons ni dans l’industrie du tabac, ni dans les entreprises dont plus de 10% du chiffre d’affaires dépend du charbon ou qui fabriquent des armes prohibées par les conventions internationales. Nous mettons depuis quelques années l’accent sur la transition écologique et énergétique, en essayant de diminuer les émissions de carbone de notre portefeuille. Nous investissons également dans des fonds d’infrastructures énergétiques ou d’actifs immobiliers responsables, ainsi que dans toute autre classe d’actifs contribuant à diminuer l’impact du réchauffement climatique.
Le FRR est aussi un investisseur performant (7) : net de tout frais, le rendement annuel est de 4,8% l’an depuis le 1er janvier 2011.Cette performance peut être illustrée très simplement : le 1er janvier 2011, nous disposions de 37 Mds d’euros ; aujourd’hui, après avoir payé 18,9 Mds à la CADES, notre portefeuille est valorisé à 33 Mds. Un troisième indicateur souligne que nous avons créé de la valeur pour les finances publiques. Nous sommes dépositaire de l’argent public reçu principalement de l’Etat au moment où ce dernier était lui-même endetté. Notre performance, dès lors, se doit d’être supérieure au coût de la dette publique. Ainsi comparons-nous le coût de la dette publique avec notre performance. Or cette différence est de €12 Mds en cumulé depuis début 2011, montant qui mesure notre contribution budgétaire nette : si l’Etat avait choisi de rembourser sa dette plus rapidement avec les actifs du FRR, il se serait appauvri de €12 milliards.
Enfin, le FRR est un organisme de gestion peu coûteux : notre gestion coûte 0,20% par an. Cela est possible du fait de notre faible coût de structure et des montants importants que nous confions aux gérants d’actifs. Etant un organisme public, nous n’avons à supporter ni coûts de commercialisation de la gestion, ni rémunération d’actionnaire privé. Mais, sans occulter ces deux différences essentielles qui n’expliquent pas tout, la comparaison avec les coûts facturés sur le marché de la gestion est très nettement à notre avantage. Ces coûts constituent davantage un défi pour les prestataires sur ce marché, car les performances que l’on a connues depuis 2012 ne seront pas forcément rééditées dans les proches années à venir. Et ce, même en l’absence de choc financier, toutes les classes d’actifs étant chères à l’achat. Ce sujet ne manquera pas de figurer au cœur des débats à venir. Pour notre part, nous avons la volonté que le FRR continue d’apporter un bénéfice net à la collectivité ».

Le Cercle des Epargnants

Nul n’ignore le projet en cours de réforme des retraites, confié à M. Delevoye. Ce projet a-t-il inclus le FRR et si oui, comment ? Et comment, selon vous, le FRR à l’avenir s’insérera-t-il dans un nouveau dispositif et comment son rôle pourrait-il à cette occasion évoluer ?

Yves Chevalier « Tout en respectant notre devoir de réserve, il est possible d’affirmer que les réserves financières ne manqueront pas de figurer au cœur de cette réforme. A l’évidence, l’existence de réserve est, pour nos concitoyens, un élément de sécurisation du futur système de retraite. Quelle que soit la qualité des projections ou leur pertinence sur une très longue période, les réserves permettent de faire face à deux types d’aléas. Un aléa, certes connu, est la démographie, s’agissant du ratio entre les actifs et les retraités. Des réserves pourront, le moment venu, alléger l’effort de cotisation des actifs. Aujourd’hui ce ratio est de 1,7 et devrait atteindre 1,3 en 2070. Pour tenir compte de cette tendance lourde, les pensions ont été indexées sur l’inflation depuis longtemps, ce qui diminuera logiquement leur pouvoir d’achat relatif par rapport à celui des actifs. Cette évolution résulte des réformes décidées dans le passé, l’objectif étant, là encore, de ne pas demander un effort surhumain aux futurs actifs. Tout ceci est parfaitement transparent et illustré dans les rapports du COR (8). Soyons clairs : selon les scénarios économiques retenus, la baisse du niveau relatif (en insistant sur le caractère relatif) des pensions représente l’essentiel du financement des pensions, sur longue période. Ce n’est pas en soi un drame, dès lors qu’on travaille un peu plus longtemps. Aujourd’hui, on a un certain niveau de pension à 62 ans, mais pour avoir le même niveau demain, il faudra peut-être avoir 63 ou 64 ans, voire un peu plus comme dans tous les autres pays. Ceci est acceptable si l’on vit plus longtemps et en bonne santé. Ce qui est objectivement problématique, c’est la question de l’emploi des seniors, qui est au cœur de l’inquiétude des Français. C’est pourquoi le Premier Ministre vient de confier à trois DRH une mission sur l’emploi des seniors car, malgré des progrès récents, il reste encore beaucoup de chemin à parcourir. Il est probable que, plus que l’âge de départ à la retraite, ce qui compte, chez bien des Français, c’est la question de savoir s’ils auront un emploi en fin de carrière. C’est à mon avis le point n°1 à traiter.
Rappelons que les réserves peuvent également se révéler très utiles en cas de récession ou de crise économique, que par essence, aucune projection ne peut anticiper, ni en termes de fréquence, ni en termes de durée ou de gravité. Les réserves ne sont certes pas le premier sujet, mais le FRR est là, nous sommes l’un des acteurs crédibles susceptibles de gérer des réserves au service du système de retraites. Rien n’est décidé dans ce domaine. Nous sommes au service de la collectivité, avec nos compétences. Et comme tous les acteurs du monde de la retraite ont été consultés, le FRR l’a également été. Le rapport Delevoye est remarquable de pédagogie, mais son statut est celui d’un ensemble de préconisations qui invitent à un dialogue sans précédent l’ensemble des citoyens de ce pays. L’enjeu n’était pas de définir le rôle et l’avenir des institutions existantes et nombre d’entre elles, mêmes consultées, ne sont pas nécessairement mentionnées dans ce rapport ».

Le Cercle des Epargnants

L’épargnant français est confronté à la nouvelle donne de l’érosion asymptotique du modèle d’épargne à capital et rendement garantis. Cette tendance n’est cependant pas vraiment nouvelle. Comment le FRR a-t-il anticipé cette situation et comment en a-t-il tenu compte, en adaptant sa gestion et ses placements ?

Yves Chevalier « La baisse des taux d’intérêt procède d’une tendance de longue durée, amorcée dès le milieu des années 1980, avec la décélération continue de l’inflation. Pendant deux ou trois décennies cela n’a pas posé de problèmes. Par exemple, voici une dizaine d’années, le taux de référence des obligations à 10 ans de différents Etats, était de l’ordre de 3 à 5% l’an et les taux réels positifs. La baisse des taux s’est nettement accentuée du fait de la crise financière de 2008 : les Banques centrales, après avoir baissé les taux courts, ont acheté de grandes quantités de titres de dette et amplifié cette tendance de baisse des taux obligataires pour soutenir la croissance et l’investissement. Au point que nous sommes maintenant rendus aujourd’hui à des taux négatifs, y compris pour les obligations d’Etat françaises, les OAT, ou leur équivalent allemand, par exemple. Cela se traduit par une baisse générale des taux d’actualisation, une augmentation des passifs à financer, une baisse corrélative du rendement des actifs sans risque, ou en tout cas peu risqués. Dès lors, les investisseurs et les épargnants se sont lancés dans une chasse au rendement. Quand les taux baissent, on commence par acheter des obligations de maturité très longue, en s’exposant à un risque amplifié en cas de remontée des taux. On investit ensuite dans des obligations plus risquées, d’entreprises moins bien notées. Dès lors, comme la demande augmente, la valeur de ces actifs s’accroît également (en contrepartie d’une baisse du rendement) et le risque pris est ainsi moins rémunéré qu’auparavant. Là aussi, la baisse de leur rendement est inéluctable, en-dehors même de tout choc financier. Actuellement, l’investisseur est ainsi confronté à un dilemme car tous les actifs sont chers à l’achat. Il convient donc d’être très sélectif et de ne pas se tromper. Le FRR a anticipé ce changement majeur très tôt. En 2011, nous avions 62% d’obligations dites de qualité, gouvernementales ou de grandes entreprises. Nous avons réduit cette proportion, car nous avons compris que le rendement de ces titres aller baisser, tout en tenant compte de nos exigences de passif et en gérant nos risques. Nous avons ainsi progressivement investi un peu plus en actions et en actifs non cotés, dans le capital investissement, dans le capital d’infrastructure ou l’immobilier durable. Nous nous sommes aussi interrogés sur le bon équilibre entre gestion active et gestion passive (avec des indices « smart beta » moins soumis aux aléas quotidiens des marchés), et nous avons mis en place des stratégies de couverture par le recours à des options ou à des futures. Ces différentes approches sont à la disposition des investisseurs institutionnels, mais moins facilement accessibles aux particuliers sauf à travers l’achat de produits structurés parfois difficiles à comprendre. Quoi qu’il en soit, les épargnants ont de toute manière intérêt à se diversifier, en fonction de leur horizon d’investissement et de leur degré d’aversion au risque. Il convient d’investir régulièrement, des sommes raisonnables, dont on est sûr de ne pas avoir besoin à court, voire à moyen terme. On peut alors prendre un risque mesuré, en choisissant bien ses fournisseurs (sociétés d’assurance-vie, gestionnaires d’actifs…). En se souvenant également qu’il n’est pas judicieux d’investir de gros montants au plus haut du marché ! Et en ayant présent à l’esprit que ce qui semble sans risque peut à terme devenir risqué. Donc par exemple, investir 100% de ses économies en obligations peut se révéler peu judicieux, si d’aventure les taux remontent et même s’ils demeurent à leur niveau actuel pendant longtemps. Donc, il faut impérativement diversifier son patrimoine mais dans des produits financiers dont on comprend parfaitement les espérances de rendement et les risques. C’est plus facile aujourd’hui qu’hier car, même si tout n’est pas parfait, l’information des épargnants individuels et leur protection ont considérablement progressé dans un mouvement très fort de transparence et d’exigence à la charge des prestataires de services d’investissement. En outre, la récente loi PACTE, rend l’offre de produits d’épargne retraite beaucoup plus claire.».

 

Retrouver le site Internet du Fonds de réserve pour les retraites (FRR)

 

(1) Le rapport Charpin est un document de constat et de perspective sur la situation et l’évolution des régimes de retraite, élaboré en vue d’établir un « diagnostic partagé ». La tâche en a été confiée par le Premier Ministre Lionel Jospin à Jean-Michel Charpin, alors Commissaire Général du Plan. Ce rapport est paru en 1999. C’est à la suite de ce rapport qu’ont été créés le FRR ainsi que le Conseil d’Orientation des Retraites (COR). (NDLR).
(2) CNAV : Caisse nationale d’assurance vieillesse, branche de la Sécurité Sociale, constituant le pilier de base de la grande majorité des Français (NDLR). cnav.fr
(3) CADES : Caisse d’amortissement de la dette sociale. Organisme publique destiné à pourvoir au besoin de financement de la Sécurité Sociale par l’émission de dette garantie par la République Française 2024 est l’année prévue de l’extinction de cette dette et cet organisme, qui la porte (NDLR). cades.fr
(4) Fonds de Solidarité Vieillesse (NDLR) fsv.fr
(5) Composition Conseil de surveillance du FRR (au 24/02/2017) (NDLR).
(6) Gestion « ESG » : intégrant des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (NDLR).
(7) Selon le dernier rapport annuel du FRR, la performance 2018, nette de frais a été de -5,16% (NDLR). Depuis le 1er janvier 2019, elle s’est vivement redressée (+7,7% à mi-octobre) illustrant ainsi la volatilité propre à tout investissement sur les marchés financiers.
(8) COR : Conseil d’orientation des retraites, notre interview du Président du COR, parue le 15/07/2019. Ajoutons les avis du CSR (Conseil de suivi des retraites), et notre interview du Président du CSR, parue le 24/09/2019
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