L’Astuce

Les Assurtechs françaises sont-elles condamnées à échouer ?

par | Nov 27, 2018 | Actualités

Lorsque vous interrogiez les dirigeants de compagnies d’assurance il y a un an ou deux, tous répondaient avoir trois craintes : la conjoncture économique (taux bas), la réglementation (Solvabilité II, IDD, PRIIP’s, etc…) et les assurtechs qui menaçaient alors de « disrupter » le marché. Ces mêmes dirigeants réunis il y a quelques jours à la Fédération Française de l’Assurance n’avaient semble-t-il plus peur des assurtechs. Que s’est-il passé ? Les assurtech ont-elles disparu ?

Dans nos précédents articles1 sur le sujet, nous avions témoigné un peu de scepticisme quant aux probabilités de voir les acteurs traditionnels être évincés par les assurtechs, tant leur puissance financière, leur savoir-faire et leur portefeuille clients sont importants. Pour autant les start-ups ne nous paraissaient pas condamnées à l’échec. Dans la mesure où la digitalisation des grands groupes prend du temps, est extrêmement coûteuse, les assurtechs disposent d’une fenêtre d’opportunité, un laps de temps, qui doit leur permettre de pousser leur avantage comparatif et se faire une place. D’autres observateurs sont moins optimistes et estiment l’avenir de ces start-ups limité ou modéré, anticipant même la « disparition de multiples assurtechs ». C’est notamment l’une des observations formulée dans une étude2 réalisée par le cabinet de conseil Oliver Wyman et intitulée Radar Assurtech dans laquelle 131 assurtechs sont passées en revue et classifiées selon leur positionnement dans la chaine de valeur à savoir : conception, distribution et opérations.

Pour la « conception », c’est-à-dire la création de produits et services d’assurance (vie et IARD), le marché représente aujourd’hui 12 % des assurtechs en France contre 20% à l’international. Le segment est donc pour le moment le moins dynamique, ce qui s’explique par son caractère hautement concurrentiel et des acteurs historiques qui font plus que résister. C’est particulièrement vrai dans l’assurance « à l’usage » ou du « sur mesure » (par exemple assurance calibrée sur le kilométrage parcouru effectivement, pour un usage identifié et qui nécessite l’installation de boitiers intelligents) qui nécessite un important investissement en technologie pour générer des économies d’échelles que seuls les assureurs traditionnels semblent en mesure de les réaliser. Il en va de même pour les « nouveaux risques digitaux » où les acteurs traditionnels ont devancé les start-ups (il existe déjà des contrats de sauvegarde des informations d’une entreprise contre une cyber attaque).

Les nouveaux acteurs les plus connus se concentrent dans les marchés dits « low cost » où ils mettent en avant leur simplicité d’utilisation, leur agilité et leur faible coût, ainsi que dans le « collaboratif » mais où leur « potentiel de marché et leurs chances de succès sont limités » selon les auteurs qui s’appuient notamment sur la cessation d’activité d’Inspeer.

Les assurtechs françaises sont davantage présentent dans la distribution (42% des assurtechs). Nous les retrouvons en nombre dans le « D2C » (direct to consumer), où elles vont distribuer des produits d’assurance directement aux consommateurs, en misant bien souvent sur leur avantage digital ainsi que sur une thématique ou « angle ». L’étude cite l’exemple d’Alan qui est spécialisée dans la distribution de produits santé, Nalo qui distribue des assurances-vie ou Sapiendo qui propose des bilans retraite.

Selon l’étude, l’enjeu majeur pour ces assurtechs repose dans leur capacité à développer un portefeuille clients, et sur le coup d’acquisition de ces clients. Elles sont également nombreuses dans les « comparateurs de prix », ce sont même 10% des starts up de l’enquête, si bien que le marché semble très concurrentiel et quasiment saturé. Pour ces deux modèles, selon l’étude : « les chances de succès de ces catégories nous semblent modérées : elles nécessitent des investissements massifs en termes de marque et de notoriété ». Dans la distribution nous retrouvons également des acteurs en « partenarial » c’est-à-dire du « B2B2C » (business to business to consumer », où l’assureur va nouer un partenariat avec un distributeur sur tel ou tel produit. Une activité que les assureurs et courtiers développent déjà. Notons également la présence de courtiers digitaux qui travaillent en B2B et B2C, voire du « coach financier ». Les assurtechs ciblent ici le courtage et veulent remplacer l’activité physique par de l’activité en ligne, soit directement vers l’assuré, soit des professionnels qui proposeront ensuite des produits à leurs salariés (PME, etc…).

Enfin la dernière catégorie, l’ « opération », ce sont toutes les assurtechs qui proposent des améliorations dans l’un des processus de la chaine de valeur : la conception, la vente, la souscription et la gestion de produits d’assurance. Bien souvent la valeur ajoutée repose sur un outil ou des solutions à dimension technologique (applications, robots, etc…). C’est une activité importante puisqu’elle concentre 46% des start-ups. Ce pourcentage laisse à penser que les assurtechs françaises se positionnent davantage comme des partenaires des compagnies d’assurance que comme des concurrentes.

Un bon nombre d’assurtechs cherchent encore leur modèle, certaines devront surement se réinventer. Toutes ne connaitront pas le succès, mais on peut espérer  l’émergence d’une licorne française. A ce stade, pas de champion, mais nous ne pouvons pas reprocher à des entreprises créées il y a 2 ou 3 ans de ne pas concurrencer ou « disrupter » des acteurs tels que Generali ou Allianz, sociétés fondées en… 1831 et 1890. Les assurtechs ont déjà au moins un mérite, celui de pousser les acteurs historiques à réagir, se moderniser, mais aussi repenser leur activité. Toute la profession devrait y gagner, et in fine l’assuré. Cette digitalisation arrive à point nommé, à l’heure où les GAFA regardent avec insistance le marché de l’assurance.

 

1/. https://www.cercledesepargnants.com/les-assurtechs-a-lassaut-de-lassurance-traditionnelle/ et https://www.cercledesepargnants.com/lassurtech-lassurance-de-demain/

2/. https://www.oliverwyman.com/content/dam/oliver-wyman/v2/publications/2018/october/Etat-des-Lieux-et-devenir-des-Assurtechs-en-France.PDF

 

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