L’Astuce

Vers une dislocation de la solidarité à la française ?

par | Nov 8, 2016 | Actualités

La semaine dernière, nous avons consacré un article aux dépenses de protection sociale des pays membres de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Dans le classement établi par l’OCDE, la France, avec 31,5% de son PIB de dépenses sociales, occupe désormais la première place. Ce niveau de dépenses s’explique principalement par les tendances structurelles liées à l’évolution de son modèle de protection sociale. La pression démographique pèse durement sur les dépenses de santé et de retraite, dans un contexte de progression des dépenses encore supérieure à l’inflation. A cela se sont ajoutées les dépenses conjoncturelles, qui ont gonflé depuis la crise de 2008, c’est notamment le cas des dépenses liées à la « stimulation » de l’emploi. Dans notre contexte économique caractérisé par une faible croissance, ce niveau de dépenses est difficilement soutenable à long terme. Nous nous sommes interrogés sur les besoins et les attentes des jeunes générations. Quelles conséquences peuvent-elles avoir sur notre modèle de protection sociale ?

La direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES) a présenté un dossier sur les préférences des 18-29 ans en matière de protection sociale. Si les résultats de l’enquête ne mettent pas en évidence de révolution, ils nous livrent tout de même de précieux enseignements : modes de financement privilégiés, cibles des prestations, etc… qui sont loin d’être neutres :

  • Les jeunes générations (moins de 30 ans) pensent que la solidarité est « avant tout l’affaire des individus et des familles » (43%).
  • Les plus jeunes privilégient une sorte de « privatisation » ou « individualisation » de la protection sociale : une remise en cause – au moins partielle – du système de protection par répartition. Là où leurs ainés privilégient les systèmes de protection collective, ils souhaitent – eux – que la part des entreprises dans ce financement soit plus importante.
  • Enfin, les jeunes générations se prononcent pour un « renforcement du ciblage des prestations vers les publics démunis ». Ce qui correspond en quelque sorte au modèle de notre voisin allemand. Les jeunes sont « moins favorables à un système universaliste », dans « lequel on maintiendrait les dépenses de protection sociale inchangées ».
  • Ces orientations, si elles se vérifiaient, ne seraient pas sans conséquences pour les finances publiques, puisqu’à priori elles auraient plutôt tendance à transférer des dépenses aujourd’hui publiques, vers des acteurs privés d’une part : entreprises et ménages. Cette vision penche d’autre part vers une réduction et un meilleur ciblage des dépenses publiques.

Toutefois, les résultats de cette étude sont à relativiser. Car les aspirations des personnes interrogées ne sont pas sans contradiction. Tout en privilégiant une approche plus individualiste, dans le même temps, 6 « jeunes » sur 10 souhaitent davantage d’intervention publique dans le domaine économique et social… Une ambivalence qui se retrouve chez leurs aînés : 46% des plus de 60 ans souhaitent une intervention de l’Etat moins forte, un paradoxe pour une génération qui pourtant en bénéficie le plus. Les nouvelles générations aimeraient bien également « maintenir le niveau des prestations, quel que soit le domaine : assurance maladie, retraites, allocations familiales ou allocations chômage », et se disent prêtes à cotiser davantage. Cette idée ne plaide pas vraiment pour une réduction du niveau de dépenses…

Ainsi est-il indéniable que les mentalités (jeunes) évoluent vers une forme de privatisation de la protection sociale (santé, prévoyance, vieillesse), comme nous l’avions constaté dans notre enquête annuelle : les moins de 35 ans face au problème de financement des retraites, adoptent une stratégie d’épargne individuelle, une intention de maîtrise de son épargne. Ceci pourrait avoir deux implications majeures pour notre système de protection collective :

  • Relancer le débat autour de la mise en place de protections complémentaires individuelles et de fonds de pensions privés ;
  • Sur le plan macroéconomique, se préparer à voir en France le maintien d’un taux d’épargne élevé dans les années qui viennent. Cela peut être au détriment de la consommation d’une part, mais aussi une opportunité pour le déploiement du financement de l’économie par l’épargne privée.

Dans tous les cas, cela n’exonèrera pas les pouvoirs publics de poursuivre l’effort de retour à l’équilibre financier des comptes publics sociaux et de réduction de l’endettement. Cela passera de toute façon par une amélioration et une modernisation de la gestion de notre système de protection sociale dans son ensemble.

 

Pour consulter le rapport de la DREES : http://drees.social-sante.gouv.fr/etudes-et-statistiques/publications/communiques-de-presse/article/valeurs-perception-de-l-avenir-et-opinions-sur-la-protection-sociale-les-jeunes

 

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